Quelques réflexions sur la langue créole et la façon dont elle peut inspirer l'homme d'image.

Communication

Souvent, nous pensons la langue simplement comme vecteur de communication. La question pour le créateur est de déterminer le meilleur outil à utiliser afin d'être compris par un public large. En tant que francophone et créolophone, on opte logiquement la plupart du temps pour le français, puis on sous-titre pour l'anglais et les autres langues. Parce que la fonction communication de la langue reste prépondérante pour beaucoup, il est souvent compliqué d'expliquer l'importance du travail à faire sur le créole, langue ayant beaucoup moins de locuteurs. C'est un problème pour son enseignement mais également pour les " faiseurs de films" dont le souci premier serai à-priori de se faire comprendre par le plus grand nombre. Mais la force d'une langue ne réside pas uniquement dans sa capacité à communiquer avec le monde. Elle doit aussi permettre de fluidifier notre dialogue intérieur. Les langues que nous possédons (ou qui nous possèdent), sont une partie de notre culture. Un héritage que nous pouvons faire fructifier, ou choisir de ne pas utiliser. Comme s'il s'agissait d'une parcelle de terre familiale, libre à chacun de la laisser en friche ou d'en retirer des richesses.

Parler créole à la caméra

Se donner une autre liberté. Celle d'habiter une langue puis une autre, puis une autre, revenir, aller de l'une à l'autre. De part l'histoire, certaines langues structurent, organisent, classent. D'autres sont attentives aux sonorités et aux couleurs ; d'autres sont réactives et efficaces dans la communication immédiate. Être dans la langue, c'est plus que la parler et quelquefois, ce n'est pas la parler du tout. C'est construire sa pensée à sa façon, colonne vertébrale invisible de l'œuvre. Cela signifie que pour en exploiter toute sa force il faut s'y plonger, avec humilité, sans jugement en cherchant à comprendre ce qui nous semble opaque "Sa ou pa sav gran pasé'w" (ce que tu ignores te dépasse) En acceptant de se laisser guider, les images à tourner apparaissent d'elle-même, le découpage puis la construction du montage également.

Laboratoire

Cet état d'esprit ouvre la voie à l'expérimentation. Essayer les choses et voir comment la langue avec laquelle on pense permet de structurer notre travail filmique. Une langue est une vision du monde et avant de formuler les idées en mots, le créole décrit le monde d'une façon purement originale avec des touches de formes et de couleurs, un peu à la manière d'une peinture expressionniste. En cela, il se rapproche de façon quasi organique du langage filmique. Il ne s'agit pas de vocabulaire ni de construction grammaticale, mais de représentation. Cela influence notre approche des images et des sons ainsi que la façon dont nous construisons les histoires. L'apposition d'idée peut à elle seule devenir logique narrative comme certains mots construits sur des onomatopées ou possédant un double sens. En restant attentif à la complexité d'une parole, en évitant de la simplifier, cela ne peut qu'enrichir notre façon de fabriquer l'image. La clef est de dépasser les mots afin de comprendre le contexte de la création des créoles. Nous sommes au cœur de l'exploitation coloniale et de l'esclavage. Des populations qui ne parlent pas le même langage doivent en construire un. Dans ces moments de l'histoire, les pensées profondes se cachent, l'âme ne s'éteint pas, il survit et se recréait dans des mots et des structures simples.

Lakouzémi

Le travail sur la langue créole m'est apparu encore plus important en approchant "Lakouzémi", rassemblement d'artistes et d'intellectuels autour du poète et essayiste Monchoachi entre 2008 et 2010. Ce fut une invitation à faire un pas de côté pour appréhender le monde autrement grâce en partie à une lecture profonde des pratiques artistiques. À ce moment, l'originalité de la démarche était de s'inscrire dans le présent et le futur plutôt que de se cantonner - comme souvent dans les évènements autour du créole - dans un passé idéalisé.

Kwéyol an pòtwé

Le festival Kwéyol an potwé à Sainte-Lucie en 2012 m'a lui aussi permis de changer de perspective. Là je suis allé au bout d'une idée sur un court documentaire retraçant la traversée du canal Sainte-Lucie - Martinique (bras de mer dséparant les deux îles) en kayak. Le dispositif était assez simple. Un texte au départ, principalement en français avec quelques chapitres en créole. Pour les besoins du festival, je traduis la totalité du français au créole, puis je sous-titre en anglais. C'est un exercice passionnant et instructif qui donne lieu à des explosions de sens et de niveaux de lecture.
Dans l'esprit du dialogue entre les langues, voici en version originale, le thème de ces rencontres : " Is there a place for Creole Language Film in the Caribbean film industry and beyond? What are the challenges?" Matjé sa zot ka pansé.    

Quelques liens affiliés vers des ouvrages permettant d'approfondir le sujet :

Post Author: christianforet

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