2009 - 2019

En guise de commémoration des dix ans de la grève de février 2009 aux Antilles et plus précisément ici en Martinique, je partage quelques films de création, tournés montés et diffusés pendant les évènements sur la Télé Otonom Mawon, média éphémère.

Pour comprendre la TOM, ici un lien vers un article d'Olivier Pulvar

http://www.reseau-terra.eu/article1276.html

Fév. 2009 / Fort De France / Martinique Photo : Benny René Charles

Sur cette télévision, professionnels et non professionnels viennent d'horizons différents. Certains on une culture journalistique, d'autre, une approche plus artistique ; je fais partie de cette dernière catégorie et ma démarche est alors de créer. Celle-ci est naturelle, non réfléchie. Tout dans ce mouvement social nous y invitent, il ne s'agit pas seulement de revendication classique, mais d'un appel d'air d'une société bloquée.

Madnik

Lendemain de démarrage de TOM. Mission : nourrir l'antenne, ramener un sujet... Je me promène dans la manif, filme, interview un peu... Rien ne me plaît vraiment, le sujet d'actu c'est définitivement pas mon truc. Cherchant une idée, je me rapproche des artistes Madnik et Simone Lagrand. Dans une zone pas trop bruyante, je les persuade d'enregistrer un lyric dans la rue. "Ou dwé" s'impose à Madnick qui me le livre avec l'émotion de l'instant. Son flot est chaotique comme ce moment de Martinique à la recherche de son rythme. L'univers visuel de cette parole est là, sur un mur, dans un terrain vague déjà promis au ballet des bulldozers. Et me voilà à tenter de déstructurer au montage dans le son comme dans l'image la double œuvre de Madnik. La création respire en nous, première révolution.

Nostrom

Nostrom est un livre majeur de la poésie créole Martiniquaise contemporaine. Au-delà de la poésie, son auteur, Monchoachi nous invite à une vision du monde à partir de ce que nous sommes et du lieu où nous sommes.
J'ai cherché dans Nostrom un passage qui traduisait ce que la rue me faisait ressentir. Les voix, les chants, les bouches. Un soir, j'ai miraculeusement dit ce texte et sa traduction en une seule prise malgré la complexité de certaines tournures. Le lendemain, au départ de la manifestation ma route croise ce groupe de personnels de la santé, beaucoup de femmes, encore des voix. Et cette affiche si particulière : "Nous faisons le système, sans nous il n'est rien. Réapproprions nous ce qui est nôtre."
Puis d'autres images me parviennent, celles du meeting de la veille au soir. L'évidence m'amène au mariage de tout cela. La force du texte et du dub de Linton Kwezi Johnson suffira-t-elle à passer de la nuit au jour en une seule respiration ?

Suffrin

Mi-février. Les mots envahissent la ville. Ils sont omniprésents. Sur les murs, dans les bouches, dans les médias. Les mots se bousculent dans la tête et perdent quelquefois leur signification première. Les mots s'additionnent aux mots créant aussi confusion et méprise. Cette surabondance de mots me ramène à un personnage unique de notre patrimoine artistique : Edmond Evrard Suffrin. En ces temps ou les mots donnent l'illusion de se transformer en œuvres d'art, c'est vers lui que mes pensées vagabondent...
En annexe au "Discours Antillais" d'Édouard Glissant, se trouve certains écrits de Suffrin. Je saisis tout ce que je peux, sur l'ordinateur, tard un soir, avec la ferme idée de filmer les murs de la ville et de monter quelque chose avec ces éléments. Le lendemain une amie me passe cette photo de Suffrin, je la banc-titre vite fait avec la caméra et je fonce à Télé Otonom Mawon, des idées de montage plein la tête. Le temps est un peu cours pour ce projet, il me faudrait un ou deux jours de plus, un graphiste a disposition, et puis... L'urgence, toujours elle, guide mes choix. Je sais que ce film n'est pas vraiment abouti, ni sur le fond, ni sur la forme, mais il a le mérite d'exister, simplement...

 

Kochon

En cherchant un plan qui me parle, je trouve ce cochon tout à fait sympathique dans le recoin d'un disque dur... Un stock-shot, une image que l'on met de côté ''au cas où'', prise sur le lieu ou à proximité d'un tournage sans forcément de lien direct avec celui-ci. Ce cochon est la caricature de certains de nos comportements en rapport à la consommation. Comment matérialiser le lien avec la publicité qui nous y pousse sans réflexion ? Le plus simple et efficace - car il s'agit aussi de ça - est d'incruster mon cochon adoré dans l'image d'un panneau publicitaire. La, coup de pouce du réel, les premiers panneaux 4x3 rencontrés sont à proximité d'une station service avec son cortège d'embouteillage et donc apportant un autre niveau de lecture du film. Voulant garder le même format qu'un film publicitaire classique, j'ajoute, une signature "Atansyon dévosyon latjé kochon" extraite d'un texte très fort de Joby Bernabé : "Agoulou dansé pou nannan". À la réflexion, le film serait peut-être plus interrogateur sans, mais dans la production quotidienne de la TOM, un des adages le plus juste était ''Vaut mieux fait que parfait''

Ferrements

En quête d'images, je me promène à travers la ville, direction la savane. Objectif : filmer statues et monuments. Je shoote l'immense portrait d'Aimé Césaire sur le fronton du théâtre municipale, la statue de Belain Desnambuc, celle du monument aux morts, puis le socle de Joséphine. (la plupart de ces images se transformerons plus tard en films...). En filmant Desnambuc, emmitouflé dans son sac noir (pour protéger la statue du chantier en cours), je remarque les masques de carnaval accrochés aux réverbères. Le film alors s'écrit dans ma tête au même rythme que le défilement de la bande magnétique dans le caméscope. Il me vient naturellement cette phrase issue de "Ferrements" d'Aimé Césaire, dont acte.

Telegramme

Lors d'une ballade dans les rues un après-midi de février 2009, je vois ce pan de mur avec une grosse inscription '' STOP'' et plus intéressant et interrogateur encore cette chaise vide juste devant. Alors je pose la caméra, jusqu'à ce que la vie s'y invite, le passage d'un homme à vélo.
Le stop comme la ponctuation d'un message
La chaise comme le destinataire absent
L'homme à bicyclette comme le messager.
Et je me souviens alors de ce texte de Jean-Claude Charles "22 Télégrammes Antédiluviens" tiré du recueil ''Négociation''
Jean-Claude Charles est un poète et romancier Haïtien peu connu, décédé quelques jours après Aimé Césaire, le 7 mai 2008. Faire vivre différemment les auteurs caribéens, tel était selon moi une des missions du moment.
Après, le reste s'enchaine, la machine à écrire et les percussions ''tibwa'' qui n'accompagnent pas seulement le message, mais le porte.

Propaganda

C'est un besoin d'information indépendante, hors du circuit des chaines privées ou étatiques qui a motivé la création de la Télé Otonom Mawon. Pour certains aussi un besoin d'expression différent par l'image. Naturellement, la lecture d'un intellectuel comme Noam Chomsky nourrissait déjà nos réflexions. Déjà à cette époque, la télévision n'avait plus sa place chez moi. Cependant j'avais une carcasse de TV qui pourrissait sur le balcon. Dans la nature, elle aurait plus d'allure, me dis-je ! En une heure environ, via EyesTV, un logiciel de capture d'image avec scan UHF, j'ai récupéré ces bouts d'émissions, que j'ai essayé de combiner au mieux. ''Propaganda'', est le nom du petit livre de Chomsky dont est tiré la citation inscrite dans le film.

Welcome

Welcome a été pour moi un clin d'œil à mon passé de réalisateur de film commerciaux. Une façon aussi de refermer la parenthèse de cette grève et de montrer le rythme effréné du système que l'on peut difficilement contrôler. Accepter nos paradoxes, ne pas s'autoflageller non plus. Le monde de consommation fait partie de nous, juste en prendre conscience, l'observer et peut-être une autre fois...
Welcome a été le dernier film de création réalisé à la TOM, j'ai travaillé encore le dernier jour sur le film ''Générique de faim'' qui finalement n'a jamais vu le jour.

Après la grève et la quinzaine de films réalisés dans le cadre de la TOM, le souffle de ce mouvement social inspirera encore dans 3 films

''Boulevard 5 février'' (26mn), ''Vestiges'' (7mn) et enfin ''Paroles d'intérieur'' (52mm) réalisé avec Alain Agat.

 

Février 2009 a apporté une énergie d'organisation, de création unique. C'est dans ces temps ou tout s'arrête puis repars dans tous les sens que le créateur retrouve un terrain fertile. Tout est possible, immédiatement sans la réflexion qui trop souvent freine l'action. Et ce qui a germé en 2009 continue à pousser, selon le temps, mauvais ou beau, comme un roseau, épousant le mouvement du vent.

 

Post Author: christianforet

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