Générique de fin de décennie 2009 - 2019

Pour une génération entière, en Guadeloupe et en Martinique, 2009 a été un tournant. Un tournant collectif, et individuel souvent. Cette décennie est comme la fin d’un cycle, un moment ou on peut se poser et faire un bilan. Chacun écrit sa propre histoire et la façon dont nous réagissons aux évènements contribue à la modeler.
 
Parce que ce site est avant tout dédié à l’image et aussi à ma démarche personnelle, toutes les réflexions que j’expose, sont soit illustrées par des travaux filmiques, soit ont rejaillit sur des créations plus récentes. 
À la suite du mouvement social de 2009, certains films se sont imposés à moi, au-delà de ma propre volonté.
En tant que témoin et un peu acteur à mon niveau, ce qui s’est passé pendant ces jours fut une grande source d’inspiration. Pour en récolter les fruits, il n’est pas nécessaire de prendre parti ; être pour ou contre n’a plus d’importance. C’est trop tard et surtout très peu productif. Ce qui peut l’être par contre, c’est de tirer bénéfice des enseignements de cette aventure commune.
 
Au crépuscule de ce dixième anniversaire, voici les enseignements que j’en garde :

Photo : Frederic Thaly - 2009

Se rassembler pour construire

Gratitude : Collectif TOM
 
Un engagement pris avec moi en 2009, était de réaliser un film sur la Télé Otonom Mawon. 10 ans après j’ai enfin pu réaliser et projeter “Impressions Ephémères”. Une expérience si intense mérite certainement d’autres travaux plus approfondis, mais dans l’esprit de 2009, il valait mieux le faire qu’attendre à jamais la perfection. Un premier travail est là, il m’a permis de me rendre compte qu’il répondait à une attente. J’ai rarement reçu autant de “mercis” pour un film. Pour expliquer la démarche, voici un extrait de ma note d’intention :
 
Martinique - Février 2009
Une semaine à peine après le début du grand mouvement social qui ébranla le pays pendant 2 mois, un groupe de journaliste, d’artistes, de professionnels de l’audiovisuel et de citoyens actifs se réunissent dans la salle de théâtre du TOM (Téat Otonom Mawon) à Fort-de-France. Ils décident de créer une télévision éphémère, le temps de la grève pour pallier le manque d’information sur le mouvement ainsi que pour avoir un outil d’expression.
 
Pour ma part, l’histoire que je partage avec février 2009 commence au 3ème jour de grève. À partir de ce moment, je filme tous les jours dans la ville et dès le départ, je suis présent aux réunions du TOM. En quelques jours, le groupe baptisé collectif TOM monte la Télé Otonom Mawon, dans les locaux du théâtre. Nous émettrons sur le câble, en accord avec la chaîne KMT ainsi qu’en streaming sur internet.
Aux tous premiers jours, conscient de vivre une expérience hors du commun, j’essaie de filmer l’expérience TOM de l’intérieur et je demande à certains collègues de le faire, étant moi-même trop impliqué dans l’action.
Après la grève, je réalise deux documentaires sur le mouvement en lui-même (Boulevard 5 février et Paroles d’Intérieur avec Alain Agat) ainsi que quelques films de création (Vestiges, Kontan wè zot, Télégramme, etc…). Cependant, pendant toutes ces années, je gardais dans un coin de la tête le projet de réaliser un film sur cette expérience de télévision. J’ai à plusieurs reprises écrit et réécrit le projet sans jamais trouver la forme juste.
À l’aube de l’anniversaire des 10 ans, il fallait rendre hommage à tous les acteurs de la TOM. J’ai choisi donc de rester très factuel, de ne rien ajouter à l’expérience, ni analyse, ni grand discours, ni commentaire, ni regard distant. Simplement organiser le matériau enregistré afin de le partager. Ce sont donc des instants de vie, d’échanges, de réflexions vécus de l’intérieur de la TOM, impressions éphémères témoins de l’histoire contemporaine de Martinique.”
 
Ainsi une leçon universelle à retenir de 2009 est la capacité que nous pouvons avoir de se rassembler dans une dynamique de construction. La vertu des temps de crise se situe là, nous sortant de notre monotone réalité. Ce sont les circonstances qui nous révèlent.

Photo : Gérard Fidélin - 2009

S’enrichir de nos désaccords

Gratitude : Joslyn Vautor
 
Lors de l’expérience de la TOM, le concept de marronage pour moi, n’était pas seulement de créer la télévision, c’était surtout d’inventer des formes différentes d’expression. Ce fut quelque chose de difficile à mettre en place. Il fallait lutter contre la propension normale à se conformer à ses propres habitudes, seconde nature pour un professionnel. Dans mon cas et chez certains collègues, l’objectif n’était pas de prouver notre capacité à faire une TV professionnelle tout en étant hors système.
Au début j’étais plutôt dans une dynamique de re-création, utiliser à fond cette nouvelle liberté pour sortir des formats habituels, inventer. A contrario, la tendance forte de la télévision était de reproduire les schémas habituels.
Après de nombreuses discussions et avec le temps aussi, ma vision s’est quelque peu modifié. Le choix de faire une télévision dans laquelle le public retrouvait ses marques était juste, cela permettait au contraire d’y incorporer et de faire accepter au fur à mesure des éléments nouveaux. Si cela n’avait pas été fait ainsi, les spectateurs n’auraient pas adhéré. C’est grâce à ces deux façons de voir les choses que le style de la TOM s’est imposé. Leçon pour le travail filmique futur. Quand il y a un point de désaccord, si celui-ci est bien géré et que l’égo est contrôlé il est source de remise en question et d’enrichissement. Ce qui en ressort est alors plus fin, plus nuancé.

Extrait : TOM - Impressions Ephémères

Retourner à l’essentiel

Gratitude : Nicolas Nelzi
 
La Télé Otonom Mawon m’a mis dans une urgence de création. Je décris dans mon blog de l’époque la fabrication d’un de mes premiers sujets :
Lendemain de démarrage de TOM. Mission : nourrir l'antenne, ramener un sujet... Je me promène dans la manif, filme, interview un peu... Rien ne me plaît vraiment, le sujet d'actu c'est définitivement pas mon truc. Cherchant une idée, je me rapproche de Madnik (Nicolas Nelzi) et de Simone (Lagrand) et dans une zone pas trop bruyante, j'essaie de les persuader d'enregistrer un lyric dans la rue. "Ou dwé" s'impose à Madnick qui me le livre avec l'émotion de l'instant. Son flot est chaotique comme ce moment de Martinique à la recherche de son rythme. L'univers visuel de cette parole est là, sur un mur, dans un terrain vague déjà promis au ballet des bulldozers. Et me voilà a tenter de déstructurer au montage dans le son comme dans l'image la double œuvre de Madnik. La création respire en nous, première révolution."
L’essentiel est aussi d’aller vers soi dans un mouvement si collectif. Se retrouver et se poser les questions justes. Là apparait la richesse des périodes de crises. Cela nous recentre vers nos préoccupations profondes, le sens de l’existence.
“Boulevard 5 février” que j’ai réalisé immédiatement après était dans cette veine. Un road movie intime dans la ville dans une recherche dont l’objectif n’est peut-être pas d’aboutir, mais juste de permettre de survivre.

Donner une autre place à l’art

Gratitude : Malik Duranty
 
Une des forces du mouvement de février 2009 est la présence constante de l’art dans la rue. l’implication des artistes, la création des “blo kilti” (rassemblement d'artistes), la mise en place de la Télé Otonom Mawon, tous ces évènements ne sont pas habituels dans un mouvement social. À mon niveau, le besoin d’expression s’est concrétisé assez rapidement sous la forme de courts films de création diffusés sur la TOM.
 
Lors de la projection récente du film “Impressions Éphémères”, cette implication des artistes et de la chose artistique dans la grève à été mis en exergue par Malik Duranty. Étonnamment dans le film, je ne l’avais pas directement perçu, mais ce regard extérieur m’a fait prendre conscience de la présence dans l’image de nombreux éléments ramenant à la création artistique.
Mon Fort-de-France de 2009 est une période de grande lecture. Je me suis inspiré de poésie, de musiques, de peinture et de sculpture, mais surtout j’ai fouillé un peu plus cet aspect artistique dans ma pratique vidéographique. Cela a laissé des traces et jusqu’à maintenant c’est une écriture que je continue à explorer et à approfondir. Cette sensibilité, je l’avais sans doute, mais février 2009 a permis de l’exprimer sans complexe. Quelques jours après la fin du mouvement, il était impératif de continuer à produire. C’est ainsi qu’est né “Vestiges” avec Simone Lagrand.

Photo extraite du film "Vestiges"

Accepter ses propres contradictions

Gratitudes : Alain Agat
 
Quelques mois après la fin du mouvement, Alain Agat et moi, coréalisons le documentaire de création “Paroles d’Intérieur”. Dans ce film, un des personnages, mère d’un jeune adolescent, relate une histoire qui l’a mise face à ses contradictions. Pressée de récupérer son fils à la fin de la grève, devant manger rapidement, elle se retrouve dans la queue d’un fast food avec son tee-shirt du collectif du 5 février. Elle faisait état de son malaise une fois qu’elle avait pris conscience de l’écart entre les revendications qu’elle portait et sa réalité du moment.
Des histoires comme celle-ci font état des paradoxes dans lesquels nous nous trouvons souvent. Plutôt que d’avoir une exigence de pureté dans l’action pour soi comme pour l’autre et rentrer en résistance avec ce que nous sommes, le mieux est peut-être simplement d’accepter. Accepter l’humain, ses moments de gloire et sa partie sombre, ses lumières et ses doutes. Nul ne peut avoir une attitude irréprochable à chaque instant.
Février 2009 m’a appris à tempérer, à comprendre que dans l’engagement de chacun, il y a aussi des faiblesses, on fait ce que l’on peut avec ce que l’on est. C’est une leçon aussi dans la pratique filmique : admettre que l’on n’est pas toujours à 100 pour 100 de ses capacités, que l’on puisse se contredire donne finalement plus de sincérité et de vérité au propos.

Extrait de la promo pour l'avant-première de "Paroles d'intérieur" en novembre 2009

Changer de perspective pour comprendre le monde

Gratitude : Astride Ostologue
 
“Paroles d’Intérieur” a été un des films les plus diffusés après 2009 : festivals, projections-débat, nominations, diffusions TV, etc. À dire vrai, au départ j’avais beaucoup de doute sur le projet quand nous avons commencé à travailler dessus. Pour mémoire, il s’agit d’un groupe d’amis se retrouvant dans une maison et échangeant autour des questions de société, toutes les questions qui avaient ébranlé la Martinique. L’idée étant de donner vie à ces paroles, en écho avec toutes celles qui s’étaient alors exprimées dans les rues.
Il ne s’agissait pas de faire parler un échantillon de la population. Le niveau d’instruction, les classes sociales, les âges des personnages, rien de tout ça n’était représentatif. C’était simplement un exemple de circulation de la parole qui pouvait se reproduire de façons différentes selon les milieux. Cependant, cet aspect sociologique nous a quelquefois été reproché lors de certaines projections. 
Faire un film à deux ou plusieurs n’est pas un exercice facile et cela apprend à composer. Chacun de nous (coréalisateurs) avons eu un vécu différent du mouvement. Pendant la grève et peu après, j’ai côtoyé une génération différente, la génération des trentenaires de l’époque, chez lesquels l’impact de la grève était différents que pour les quadra, majoritaires dans le film. L’approche des trentenaires me semblait moins analytique, plus poétique. Ils découvraient un engagement, redécouvraient leur pays et étaient rempli de rêve. Cette fraicheur m’a séduite et m’a fait changer de perspectives ; l’envie de construire un nouveau monde se retrouvait de ce côté.
La leçon que j’en ai tiré est de mieux considérer l’importance des gens que l’on côtoie. Cela change notre façon de percevoir l’évènement que l’on vit ensemble. Nous ne sommes pas des individus isolé et la vision de l’un rejaillit sur celle de l’autre. Ouvrir en permanence le dialogue entre les générations, nourrir cette connexion pour s'enrichir, sans renier sa propre expérience est la clef. Et maintenir cet état d'esprit sur tous les projets est une réinvention permanente.

Reprendre son souffle

La route personnelle est rarement une longue pente tranquille. C’est plutôt un escalier avec des marches de tailles différentes. Notre envie d’escalader aussi fluctue. Quelquefois nous sommes pressés et grimpons plusieurs marches en une seule respiration, d’autre fois, nous avons besoin de nous poser sur une marche. Un regard vers le bas, puis un autre vers le sommet, invisible pour l’instant et une profonde respiration pour rester en observation. Ne pas arrêter le chemin, juste ralentir un peu afin de faire ressurgir dans la mémoire les paysages traversés. Les regarder avec curiosité pour en comprendre l’essence et mieux en percevoir les rouages. Se nourrir des actes du passé avec bienveillance afin de ne rien juger. Ce qui est passé existe, il n’y a rien à effacer, il n’y a rien à conjuguer au présent. Juste en tirer expérience et se remettre en action.
 
 
 
Remerciement à tous ceux qui au détour d'une conversation, ou par une simple présence ont enrichi ma réflexion durant ces mois historiques, et notamment :
Steve Zebina - Véronique Kanor - Michaëlle Mavinga - Mylène Zobda-Zébina - les membres du collectif TOM - Edmond Mondésir - Gilles Degras - Djaliss - Roger Marie-joseph

Reprendre son souffle

La route personnelle est rarement une longue pente tranquille. C’est plutôt un escalier avec des marches de tailles différentes. Notre envie d’escalader aussi fluctue. Quelquefois nous sommes pressés et grimpons plusieurs marches en une seule respiration, d’autre fois, nous avons besoin de nous poser sur une marche. Un regard vers le bas, puis un autre vers le sommet, invisible pour l’instant et une profonde respiration pour rester en observation. Ne pas arrêter le chemin, juste ralentir un peu afin de faire ressurgir dans la mémoire les paysages traversés. Les regarder avec curiosité pour en comprendre l’essence et mieux en percevoir les rouages. Se nourrir des actes du passé avec bienveillance afin de ne rien juger. Ce qui est passé existe, il n’y a rien à effacer, il n’y a rien à conjuguer au présent. Juste en tirer expérience et se remettre en action.
 
 
 
Remerciement à tous ceux qui au détour d'une conversation, ou par une simple présence ont enrichi ma réflexion durant ces mois historiques, et notamment :
Steve Zebina - Véronique Kanor - Michaëlle Mavinga - Mylène Zobda-Zébina - les membres du collectif TOM - Edmond Mondésir - Gilles Degras - Djaliss - Roger Marie-joseph

Reprendre son souffle

La route personnelle est rarement une longue pente tranquille. C’est plutôt un escalier avec des marches de tailles différentes. Notre envie d’escalader aussi fluctue. Quelquefois nous sommes pressés et grimpons plusieurs marches en une seule respiration, d’autre fois, nous avons besoin de nous poser sur une marche. Un regard vers le bas, puis un autre vers le sommet, invisible pour l’instant et une profonde respiration pour rester en observation. Ne pas arrêter le chemin, juste ralentir un peu afin de faire ressurgir dans la mémoire les paysages traversés. Les regarder avec curiosité pour en comprendre l’essence et mieux en percevoir les rouages. Se nourrir des actes du passé avec bienveillance afin de ne rien juger. Ce qui est passé existe, il n’y a rien à effacer, il n’y a rien à conjuguer au présent. Juste en tirer expérience et se remettre en action.
 
 
 
Remerciement à tous ceux qui au détour d'une conversation, ou par une simple présence ont enrichi ma réflexion durant ces mois historiques, et notamment :
Steve Zebina - Véronique Kanor - Michaëlle Mavinga - Mylène Zobda-Zébina - les membres du collectif TOM - Edmond Mondésir - Gilles Degras - Djaliss - Roger Marie-joseph

Post Author: christianforet

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