Itinérance d’une création

Du carré au cercle, figures d’une itinérance de création, est un documentaire de 52’ réalisé fin 2019. En parler en quelques mots est l’exercice que propose cet article. D’abord le synopsis et ensuite des extraits de ma note d’intention de départ. Les avis de ceux qui l’auront vu et auront lu l’article m’intéressent grandement. Les remarques en commentaires ou en privé sont bienvenues. Merci.

Présentation - Synopsis

Les quadrilles, danses de cour du 18e siècle importées aux Amériques par les colons et créolisées au fil du temps, constituent encore aujourd’hui l’un des éléments du paysage culturel de nombreux pays ayant subies la présence coloniale. Ces danses sont délaissées aux Antilles française et en Guyane dans la deuxième partie du 20e siècle car souvent jugées trop empreintes de culture européenne, la culture du dominant de la période esclavagiste. Elles sont pourtant aujourd’hui un des éléments du patrimoine culturel immatériel détenu par les anciens et parfois délaissées par les jeunes générations.
Interrogeant ce patrimoine, Chantal Loïal et les membres de l’équipe artistique de la compagnie Difé Kako sont allés à la rencontre des personnes détentrices de ces patrimoines pour les transmettre, les revisiter et à terme établir des dialogues avec d’autres danses à figures, les danses urbaines contemporaines qui se déploient dans la matrice du hip hop.
Du carré au cercle en passant par la ligne, il s’agit de mettre en friction les cultures pour en faire émerger de nouvelles formes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce processus de création, au cœur du spectacle Cercle égal demi-cercle au carré, colonne vertébrale de ce documentaire immersif. La créolisation née de la rencontre des générations, des territoires, des arts comme processus de fécondation interculturelle, cette créolisation moderne incarnée dans l’acte artistique. En toile de fond, les pensées de Glissant nourrissent le propos artistique, pour créer cet hymne vivifiant du Tout-monde. 

 

Premières intentions

À l'occasion du déplacement de la chorégraphe Chantal Loïal et de sons assistante Delphine Bachacou sur les Antilles, j'ai commencé à suivre les premières étapes du processus de création de "Cercle égal demi-cercle au carré". D'abord, les auditions sur la Guadeloupe et la Martinique ainsi que les premières rencontres avec les acteurs de la contredanse martiniquaise, la Haute-taille.
Quand le projet se précise, c'est d'abord en Guyane que l'équipe se dirige : Rencontres encore, et premiers travaux de création. À partir de ce moment, je suis présent à quasiment toutes les phases de création. Parallèlement, je me rends en Guadeloupe et à Marie-Galante afin de collecter des images de quadrille qui servirons de nourriture à la chorégraphie.
Ce travail permet aussi de nourrir par le biais de courts modules vidéo les conférences dansées de la Cie destiné à expliciter sa démarche.
 
Cette matière filmique permet de relater l'aventure de cette création, mais plus encore, d"approcher la pensée qui la sous-tend, celle du tout-monde d'Édouard Glissant.
 
La créolisation n'est pas une fusion, elle requiert que chaque composante persiste, même alors qu'elle change déjà.
(Ed. Glissant, Traité du Tout-monde)

Cie Difé Kako interprétant "Cercle égal demi-cercle au carré" - Théatre de Suresnes 2019

Attirance vers une danse qui me questionne

Sous l'influence d'Aimé Césaire, dès les années 50, le mouvement de la négritude se développe. Une époque ou la part africaine des sociétés de la Caraïbe et des Amériques est dévalorisée. La nécessité de se reconstruire après les périodes sombres de l'histoire (esclavage et colonisation) passait par la recherche dans les pratiques sociales et culturelles de la part de l'Afrique, dans son aspect le plus valorisant. Cela conduit naturellement au développement des pratiques ou les racines africaines sont clairement présentes. Danmyé et Bèlè pour la Martinique, Gwoka pour la Guadeloupe, etc.
Dans ce contexte culturel mais aussi politique, les musiques et danses de salon, comme les contredanses, sont mises de côté, étant perçu comme trop empreintes de culture européenne, la culture du dominant.
La négritude ayant permis d'établir cet ancrage, les courants de l'antillanité puis de la créolité, ont développé la pensée qu'aucune de nos pratiques ne sont un héritage pur venant de l'une ou l'autre de nos composantes. Il y a toujours une part de création liée au vécu quotidien, aux lieux, aux structures économiques et aux pratiques sociales.
S'adapter  à  ce qui existe alentour et dans le moment est une preuve de grandeur et de génie populaire. Créer plutôt que reproduire à l'infini la forme originale, la pratique ancestrale.
Enfant de la caraïbe, ces questions me traversent également. Retrouver son Kanman*, une façon d"être debout avec ces parcelles de cultures diverses que l'on doit unifier.
*kanman : posture, prestance (créole martiniquais).

Au cœur de la pensée d'Édouard Glissant

Comme beaucoup, ma rencontre avec ses livres, romans, poésies et essais ne fut pas de tout repos. Venir à bout de La Lézarde, ressentir les subtilités de Pays rêvé, pays réel, dépasser l'hermétisme apparent du Discours antillais, toutes ces péripéties de lecteur depuis des années m'ont conduit à prendre conscience que la pensée d'Édouard Glissant mérite d'être vulgarisée et incarnée dans des expériences concrètes au-delà du discours.

Difé Kako

Apparaît alors la Cie DiféKako et sa pièce Cercle égal demi-cercle au carré.
L'occasion rêvée d'être dans le réel de la construction d'une autre créolité, moderne dans le processus de création.
Vivre aussi des croisements géographiques entre les territoires arpentés, être témoin des rencontres générationnelles entre les anciens détenteurs de savoir et les jeunes curieux de découvrir, assister enfin aux échanges artistiques entre les participants venus de différents horizons, danseurs, musiciens, techniciens et chorégraphe.
Le film montre par l'image et le son le travail mis en place pour que les danses de société deviennent expression scénique et conceptuelle. Il donne à voir la création dans une démarche contemporaine.
Dans les corps des danseurs de la Cie, le dialogue s'établit. Chacun apporte son histoire, sa culture. Les voyages mettent en lumière les territoires d'une façon singulière.
L'aventure humaine, le processus de création de la pièce et la pensée d'Édouard Glissant se développent le long du film. Cette histoire ne concerne pas seulement les territoires, Martinique, Guadeloupe, Guyane, elle porte en elle des questions auxquelles beaucoup sur la planète sont confrontés.
Comment travailler sur le patrimoine dans le respect des anciens ? En quoi les pratiques culturelles, sont structurantes dans la société d'aujourd'hui et pour les jeunes générations ? Et toutes les réflexions autour de l'acte de création en lui-même.
 
"Regarde, il est dans le monde, il est dans le monde entier, là où le temps s'est égaré."
(Tout-Monde)

Teaser

Du carré au cercle, figures d'une itinérance de création"

Avec Chantal Loïal, Delphine Bachacou, Stéphanie Jardin, Gaëlle Amour, Yann Villageois, Elise Kali, Nita Alphonso, Igo Drané, Diego Dolciami, Léo Lorenzo, Mario Pounde, Sandra Sainte-Rose, Régis Tsoumbou Bakana, Marine Provent, Yutaka Takei.

Images Christian Foret et Yutaka Takei

Entretiens et montage Christian Foret

Production Cie Difé Kako

Post Author: christianforet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *